Florence Bonkain, néphrologue, livre un témoignage poignant sur le désenchantement d’une vocation. Après treize années d’études et des années de pratique dans le public, elle dénonce l’instrumentalisation politique des médecins, le mépris pour leur travail quotidien, et l’hypocrisie des discours sur l’accès aux soins. À travers son regard, c’est toute une profession qui alerte : soigner ne peut plus se faire à perte, sous pression, ni dans la honte.
« Aujourd’hui, je me demande si j’ai encore envie de continuer à exercer ce métier pour lequel j’ai pourtant tant donné. Mes études s’apparentent à un vrai parcours du combattant dans un système où seule la compétition était valorisée. J’ai commencé mes études en 1997 : trois années de candidatures sous numerus clausus, avec ce message glaçant dès le départ — “regardez vos voisins, ils ne seront peut-être plus là l’an prochain”. Puis un accès limité à la spécialisation après 7 ans d’études. J’ai travaillé la nuit comme laborantine pour payer mes études et mon loyer. Treize années d’effort plus tard, j’obtenais enfin mon diplôme de néphrologie ».
« J’ai toujours adhéré à la convention de l’INAMI. À mes débuts en milieu académique francophone, puis néerlandophone, l’idée de me déconventionner ne m’a même pas effleurée : j’étais salariée. Mais depuis 2019, je suis indépendante dans un hôpital public. Face à une pression croissante — devoir voir des patients en moins de 20 minutes tout en rétrocédant une part importante de mes honoraires à l’hôpital — j’ai choisi d’exercer partiellement en extra-hospitalier ».
« Je consacre 60 minutes aux nouveaux patients et 30 minutes aux suivis. Je prépare mes consultations en dehors de mes heures de travail. J’ai découvert les défis auxquels mes collègues indépendants sont confrontés : cabinet à louer, logiciels hors de prix, matériel médical à financer »…
« Heureusement, la néphrologie est relativement bien valorisée par la convention. Je rentre dans mes frais, je ne cherche pas le profit, et je reste conventionnée par choix : je veux soigner tout le monde, y compris les patients dépendants du CPAS ou de Fedasil ».
« Mais je comprends ceux qui ne peuvent pas faire ce choix même s’ils partagent les mêmes valeurs : certaines spécialités médicales et paramédicales sont tout simplement sous-financées. Il faut alors faire un choix : bâcler les soins et travailler à la chaîne, ou ne pas survivre financièrement. Comment suivre l’évolution de la médecine sans revalorisation des honoraires » ?
Tous les médecins sont convaincus que le financement des hôpitaux et la refonte de la nomenclature sont cruciaux. Mais le ministre prend les choses à l’envers : il faudrait d’abord revoir les financements hospitaliers avant d’en diminuer les recettes, équilibrer la nomenclature avant de restreindre les prestataires - et ce, avec concertation ».
« Les attaques calomnieuses contre les médecins, alimentées par des vidéos virales de Solidaris et un discours manipulateur porté par Vandenbroucke, sont insupportables ».
« L’opinion publique réalise-t-elle ce que représente réellement notre métier ? Entre 9 et 13 ans d’études, des semaines de 60 à 80 heures, des gardes de nuit et de week-end souvent non ou mal rémunérées, une tonne de travail non rémunéré (coups de téléphone, mails, discussions collégiales…), une pension maigre car les cotisations ne commencent qu’à 26 ans minimum… Le tout pour, souvent, une consultation à 30 euros bruts. De là, il faut déduire les cotisations sociales, les impôts, les frais de cabinet, le secrétariat, le logiciel médical (hors de prix), l’assurance et la formation continue. Que reste-t-il » ?
« À qui profite cette focalisation sur le seul point des « suppléments d’honoraires » ? Les politiques, avec l’aide des mutuelles, détournent l’attention du vrai problème. Ils diabolisent les médecins pour mieux transformer le système de soins en outil de profit, au détriment du patient et de la qualité ».
« Et même quand ils brident les suppléments, ils ne touchent pas aux primes d’assurance. Résultat : les mutuelles engrangent des bénéfices sur le dos des patients. Pendant ce temps, certaines “entreprises en difficulté” achètent immeubles, MRS et hôpitaux »…
« Depuis la pandémie de Covid-19, aucun véritable effort n’a été consenti pour revaloriser durablement les soignants. On nous a applaudis, promis monts et merveilles, mais une fois la crise passée, les masques sont tombés. Rien n’a changé pour les infirmiers, épuisés et sous-payés, qui continuent de faire tourner l’hôpital avec un dévouement hors du commun. Rien non plus pour les médecins, si ce n’est une stigmatisation croissante et un climat de défiance. Comment espérer attirer les jeunes vers ces métiers si essentiels, quand tout est fait pour éroder leur dignité et leur engagement » ?
« On ne dit rien non plus à la population sur d’autres mesures qui arrivent sournoisement : l’accès aux dossiers médicaux, sous prétexte de contrôle, pour mieux sanctionner les patients et les médecins, voire leur retirer le droit d’exercer. Alors même que notre profession est déjà l’une des plus contrôlées » !
« Non, je n’accepterai pas d’exercer l’art de guérir sous la contrainte et la menace politique ».
Référence : Article réalisé avec l’Union Belge des Prestataires de soins.
L’équipe de rédaction Tempo Today
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